Marcel devant le Grand Verre
Photo Gianfranco Barucchello, droits réservés.
© 2001 Succession Marcel Duchamp
ARS, N.Y. / ADAGP, Paris.
La mariée mise à nu par ses célibataires, même

Ce titre décalé par un adverbe inattendu désigne le projet artistique le plus complexe et le plus novateur du XXe siècle. Conçu à partir de 1911, cet univers se nourrit des expériences les plus créatives de Duchamp et se condense dans deux oeuvres aussi fondamentales que complémentaires : le Grand Verre (1915-1923) et la Boîte verte (1934).

Le thème général en serait l'érotisme, prétexte à des spéculations déconcertantes d'ordre mécanique, chimique, optique, mathématique... une interprétation rigoureusement pataphysique de l'attraction universelle des corps.

« Cela m'intéressait d'introduire le côté exact et précis de la science, cela n'avait pas été souvent fait. Ce n'est pas par amour de la science que je le faisais; au contraire, c'était plutôt pour la décrier, d'une manière douce, légère et sans importance. Mais l'ironie était présente. »

Marcel Duchamp Entretiens p.65

Une mariée aguicheuse domine l'ensemble. Sorte de guêpe-machine, elle balance ses rouages au-dessus de neuf célibataires en uniforme, figurés par des moules cuivreux gonflés d'un gaz qu'on appelle désir. Ce désir est soumis à un gymkana alambiqué au terme duquel, éblouissement, s'ouvre le domaine de la mariée. Il ne suffit alors plus que d'un peu d'adresse - et de chance - pour déclencher la mise à nu.
« Le thème de la mariée m'avait été inspiré, je crois, par ces baraques foraines qui pullulaient à l'époque, où des mannequins, figurant souvent les personnages d'une noce, s'offraient à être décapités grâce à l'adresse des lanceurs de boules. Ce qui concrétise le mieux l'idée de célibataire est sans doute l'uniforme. Cela fait très mâle. D'où le "cimetière des uniformes et livrées".»

Marcel Duchamp DDS p.247

Cette inspiration dérisoire s'enrichit au contact d'autres thèmes qui apparaissent dans le Nu descendant un escalier ou le Moulin à café, comme le mouvement, la notion de temps, de passage, le dessin mécanique... En mai 1912, c'est l'enthousiasme d'une représentation des "Impressions d'Afrique" :
« C'est Roussel qui, fondamentalement, fut responsable de mon Verre. Ce furent ses "Impressions d'Afrique" qui m'indiquèrent dans ses grandes lignes la démarche à adopter. [...] Je pensais qu'en tant que peintre, il valait mieux que je sois influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre. Et Roussel me montra le chemin. »

Marcel Duchamp DDS pp.173-174