| Fountain
New York, 1917
Marcel est à New-York depuis deux ans lorsqu'il est sollicité pour faire partie du comité fondateur d'une Society of Independant Artists, fondée sur le modèle du Salon des Indépendants à Paris et reprenant la même devise: 'Ni jury, ni récompense'.
Il accepte de bonne grâce et est promu Directeur du Comité d'Accrochage pour l'exposition inaugurale qui doit se tenir au Grand Central Palace le 10 avril 1917. Pourtant, Marcel n'a sûrement pas oublié sa vexation lors du salon des Indépendants de 1912, à Paris, lorsque ses propres frères -délégués par Gleizes et Metzinger- vinrent lui demander de retirer son Nu descendant un escalier, parce qu'il n'était pas conforme à leur notion du cubisme. Ni jury, ni récompense?
Cette fois, à New York, c'est délibérément, et pour s'amuser qu'il va mettre à l'épreuve les principes de la toute jeune Society of Independants Artists. Quelques jours avant l'inauguration, il se rend chez J.L. Mott Iron Works, un grand fournisseur d'articles de plomberie de New York et achète un urinoir. Il retourne l'objet, le baptise Fountain, le signe d'un pseudonyme, R. Mutt, le date, 1917, et l'envoie anonymement au Grand Central Palace, accompagné des 6 dollars de cotisation requis pour participer à l'exposition.
Évidemment, l'arrivée de Fountain provoque des remous et bientôt, deux clans s'affrontent : les pro-Fountain (en vertu des principes de la société, et parce que c'est à l'artiste de décider ce qui est de l'art) et les anti-Fountain (c'est obscène, indécent, ce n'est pas une oeuvre 'originale', ce n'est pas de l'art). À quelques heures de l'ouverture au public, une dizaine des membres du comité directeur se réunit pour voter, et Fountain est refusée. Ainsi, la devise des Independants ("No jury, no prizes") n'a pas passé le cap de l'exposition inaugurale. Marcel, satisfait, démissionne du comité.
Fountain réapparaît le 13 avril, dans la galerie 291, où Alfred Stieglitz, à la demande de Duchamp, accepte de photographier l'objet. Se faisant un devoir de combattre le puritanisme américain, il s'applique et magnifie par son éclairage les courbes flexueuses de Fountain qui suscitent bientôt des comparaisons avec la silhouette d'une Madonne ou d'un Bouddha.
Cette photo par Stieglitz est finalement la seule trace qui nous reste de l'original, puisque Fountain s'est ensuite définitivement évaporée, ce qu'aucune enquête à ce jour n'est parvenu à élucider.
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